Forum Segalen
Le Forum non officiel de la faculté Victor Segalen
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S’enregistrerS’enregistrer  ConnexionConnexion  
Ce forum est verrouillé, vous ne pouvez pas poster, ni répondre, ni éditer les sujets.   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.
 Confucius dans le cortègeVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:43

Voici un texte d'une professeur d'anthropologie à l'université de Pekin, elle a aussi une chaire à Rennes et est chargée de cours à Ségalen pour l'UE libre: Perceptions de la rencontre Chine-occident .
Ce long texte peut être une "autre" manière de percevoir ce mouvement, une alternative à l'analyse "idéologique" qui à mon avis tourne souvent un peu "à vide". C'est drôle, léger, interressant.

Comme c'est un peu long, je donnes les 6 parties en 6 posts.

Citation:
Confucius dans le cortège

Bei Di

1.
Dans le cortège anti-CPE le vagabond Maître Confucius a l’air un peu perdu. Embarassé par la langue, en dehors de « retrait du CPE » il ne comprend quasiment rien de ce qu’on crie. « Trois pas en avant, trois pas en arrière, c’est la politique du Gouvernement... » Les gens courrent, il court ; les gens reculent, il continue à courir.
Bousculade. A force de répéter, il commence à saisir le sens et donne aussitôt un commentaire à son compagnon le père Ubu : « En chinois, on dit ‘un pas en avant, cent pas en arrière.’ »
« Cornegidouille ! mon vieux, voilà qui est drôlement explicite pour décoder la stratégie du Gouvernement », lui répond le père Ubu. Ce dernier, docteur en pataphysique, vient de rentrer de Chine, il y était invité pour mettre en scène en langue chinoise le chef-d’oeuvre de Jarry Ubu enchaîné. Voilà pourquoi il a encore ses deux boulets de forçat accrochés aux chevilles.
Bousculade, d’autant plus rude qu’ils se sentent fatigués par le décalage horaire et leur grand âge, l’ainé Ubu aurait plus de huit mille ans, le jeune Confucius n’a que deux mille cinq cents ans. Ils se sont croisés à la frontière du Royaume de Wei d’où Confucius fut expulsé en raison d’un séjour sans papiers. Le même traitement s’est déjà reproduit dans plusieurs pays, car il tenta toujours de convaincre les princes de gérer leur royaume par la morale. Le père Ubu l’invita à venir en France pour observer la crise révélée par le CPE. « Tu ne parleras pas cette fois-ci, pour éviter les ennuis que tu a rencontrés partout. D’autant plus que la France se considère comme Royaume de l’Idée, bavarder devant ses élites serait risqué. » Cette image du berceau de la pensée est séduisante. Comment a-t-il pu produire la terrible formule « La liberté, c’est l’esclavage » que Jarry fit prononcer à Ubu et aux hommes libres (Scène V, Acte 1) ? Le Maître Confucius accepta l’invitation.

Les cortèges universitaires, syndicaux, lycéens, journalistes, religieux, provinciaux et aussi etrangers confluent. Sur une remorque un Gaulois en armure brandit une pancarte : « Chirac se boucle à l’Elysée ; et De Villepin s’est condamné !» La foule répète de temps en temps. Les couleurs des costumes, des drapeaux et banderoles inscrits en différentes langues animent l’ambiance. Il fait beau, le grand bleu transparent rappelle à Confucius la pollution en Chine. Il se dit interieurement que dans ce pays démocratique et libre, même la lutte est accompagnée d’une espèce de joie festive.


à suivre...


Dernière édition par le Jeu 13 Avr - 18:02, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Re: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:45

Citation:
2.
Le Maître s’enquiert des usages du pays, comme le préconise un dicton. Le père Ubu se fait à la fois informateur et anthropologue. Ainsi se présente son résumé : il s’agit d’un contrat première embauche que le Premier Ministre de Villepin a fait voter le 8 février sans vrai débat parlementaire, ni consultation de la population. Le CPE est destiné aux entreprises de plus de vingt salariés et réservé aux jeunes de 14 à 26 ans. Le contrat accorde aux patrons un droit de licenciement sans motif, ils peuvent le rompre librement durant les deux premières années d’essai.
Choqué et dubitatif, Confucius demande : « Vous étes sûr, Père Ubu, de ne pas vous tromper ? Licenciement des jeunes sans motif, possible tous les jours pendant deux ans ! Qu’est-ce les jeunes ont fait de mal pour être ainsi pénalisés par la loi ? Pourquoi la France abandonne-t-elle ses jeunes en les poussant à l’infernal marché unique et en les vendant comme main d’oeuvre à bas prix ? »
« Pourquoi ?! Alors pourquoi ? alors pourquoi ? » la foule s’agite et les gens répètent.

D’après le Premier Ministre De Villepin, le CPE est « anti-précarité », la seule proposition faite aux jeunes, « qui soit aussi avantageuse et protectrice », car « l'enjeu des jeunes est trop important pour l'avenir de notre pays ». Les personnes qui le soutiennent qualifient cette loi de « véritable réforme profonde ». « La réforme globale du contrat de travail, la réforme du financement de la Sécurité sociale, celle du régime des heures supplémentaires, démontrent que le Premier Ministre et le Gouvernement entendent mener une action durable et approfondie, pour permettre à la France de concilier la nécessaire sécurisation des salariés avec la recherche de la compétitivité et le renforcement de notre économie. » Le contrat est « en faveur de la relance des créations nettes d'emplois en France », vise à « privilégier la relance de l'emploi plutôt que l'assistance ». « efficace en terme d'accès au logement et au crédit, et d'indemnités chômage », il va « encourager les chefs d'entreprise à donner leur chance aux jeunes »... Sinon, « il vaut mieux un emploi précaire que pas d'emploi du tout ».
Ne parvenant pas à comprendre certains points, Confucius s’interroge et ne peut s’empêcher de parler : « Pourquoi faut-il ‘encourager les chefs d’entreprises’ à employer des jeunes de 14 ans ? L'intention du gouvernement de favoriser l'emploi des jeunes peut être louable. Mais faudrait-il que l’Etat soudoie les patrons avec une dîme prélevée sur les jeunes ? Il semble d’ailleurs que la priorité soit l’emploi lui-même. Je commence à saisir le sens profond de ta formule ‘La liberté, c’est l’esclavage’. Tout s’inscrit dans un projet ‘réformateur’ de l’économie néo-libérale. », murmure Confucius à Ubu enchainé, « comme ton carcan offert pour un collier et et le boulet de forçat pour la conquête du globe impérial ».
Le Père Ubu l’admire en brandissant son batôn à phynance, au bout duquel est enfilée une bouteille de vin vidée. « Mais nous nous y intéressons. Il faudrait toujours sacrifier quelques êtres, jeunes hommes ou moutons sur l’autel de la Phynance de l’Etat. Le gouvernement a tout compris pour rattraper le retard de la France dans la concurrence de la globalisation », murmure-t-il également.
Les opposants reconnaissent le CPE en sens contraire : « La période d'essai de deux ans prive les jeunes de la stabilité nécessaire à la réalisation de projets et de l'espoir d'un avenir serein ». « C'est une pression supplémentaire dans la précarisation de l'emploi et la mise à mal du contrat de travail ». « Il mine la confiance des jeunes, fragilise leur avenir, précarise leur quotidien ». En creusant un peu, on constate que « la philosophie du contrat, c'est, 'nous ne sommes pas sûr de vous, donc nous ne prenons pas de risques' ». « Il instaure une discrimination par l'âge ». « Le gouvernement catégorise tous les jeunes comme une main d'oeuvre toujours plus taillable et corvéable sur le marché du travail ». « Le gouvernement considere qu'il suffit d'enlever des garanties autour du contrat de travail pour relancer l'emploi ». « Le CPE est un replâtrage d’un modèle économique dépassé ». « On utilise la détresse des jeunes pour démolir leur droits »...

Le Maître écoute attentivement, puis coupe le fil du rapport d’Ubu et demande : « Les gens qui approuvent sont-ils tous des économistes ? En revanche je suis rassuré de voir que les personnes qui sont contre ont une forte conscience de la qualité de vie des jeunes. Ce que je suis curieux de savoir, c’est comment en France le logement des jeunes est devenu un problème, et déjà où sont logés leurs parents ? à quoi sert la solidarité familiale et sociale ? Pourquoi l’emprunt de crédit est-il lié à l’emploi, et non basé sur le mérite scolaire ? Pourquoi les enfants de 18 ans, voire de 12, 13 ans ne veulent plus suivre leur études à l’école ? (« Alors que tous les hommes ont un désir naturel de connaître », affirme un savant, certains reconnaissent que c’est Aristote qui est aussi dans le cortège). Pourquoi la période d’essai ne s’intégrerait pas dans leur cursus scolaire et universitaire ? » (« sous forme par exemple d’apprentissages collectif dans des usines ou à la campagne auprès des paysans, comme nous le faisions en Chine à l’époque de Mao », ajoute l’interprète qui a été Garde Rouge à l’époque).
Le plus incompréhensible pour ces âmes riches de vécus, c’est la tranche d’âges, trop large pour les classer « également ». Cette standardisation « ignore la diversité des niveaux de qualification et des parcours initiaux » dénonce la CFDT. On se demande si les humains sont aujourd’hui devenus moins mûrs par rapport à leur âge ? Nous avions tant d’hommes qui étaient brillants à moins de 26 ans.
« Alfred Jarry avait à 15 ans recueilli toute faite notre pièce de ses garnements de condisciples et à 23 ans achevé l’oeuvre prolifique Ubu roi, actuellement en visite en Chine », explique le pataphysicien.
Une voix basse modeste : « Et moi, à 16 ans j’ai déjà rédigé le Traité des sections coniques », c’est Blaise Pascal ! On dit qu’il aurait excité avec ce livre la jalousie de Descartes à la quarantaine.
« Le Général Napléon Ier avait 24 ans », « Rimbaud a écrit tout son oeuvre entre 15 et 19 ans », « Victor Hugo a acquis son succès à 20 ans avec les Odes », « Le philosophe Condorcet est admis à l’Académie des Sciences à juste 26 ans, alors aujourd’hui... » Les gens dans la foule citent à qui mieux mieux.
Le Maître parle avec les aînés : « Les jeunes sont redoutables. Qui sait si un jour ils ne vous égaleront pas ? Si vers quarante ou cinquante ans, on n’arrive toujours pas à attirer l’attention, il ne serait plus à craindre. »


à suivre...


Dernière édition par le Jeu 13 Avr - 17:59, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Re: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:48

Citation:
3.
Le Père Ubu continue d’informer Confucius que les étudiants, lycéens et salariés ont tout de suite réagi contre, que « parmis les premiers il y a des étudiants bretons, mes compatriotes », explique-t-il d’un air tout fier. La protestation prend de plus en plus d’ampleur, car le Gouvernement ne veut pas entendre raison. Ils ont donc bloqué des établissements pour revendiquer le retrait du CPE. De son côté De Villepin reste dans un « ferme » entêtement, soutenu par la majorité, pour ne pas reculer devant les manifestations, ni changer la loi. La confrontation se maintient depuis plus d’un mois. Les manifestants sont fermes eux-aussi et insistent sur le retrait du CPE comme préalable à toute négociation sur la précarité du travail.
Entre temps, le père Ubu reçoit des SMS de ses arrières petits neveux sur son téléphone portable. L’un est de Damien, étudiant en philo, il fait état de la mobilisation en boule de neige : « Il y a des réunions importantes dans différentes facs où les étudiants commencent à se mobiliser et ont voté des principes de grève. Demain je pars pour Quimper à 8h30 (des étudiants sont en train d'y lancer un mouvement et ont besoin de soutien "d'expérimentés"). La vérité, c'est qu'il y a de plus en plus de contradictions dans le fond, dans ce qui pourrait constituer un consensus grâce auquel une action cohérente et efficace pourrait être menée. Il se passe donc pas mal de choses, mais pour ma part le doute est grand lorsque je fais le bilan chaque soir, et que les problèmes s'accumulent sans que l'on voie avec quels étudiants et à l'intérieur de quelle structure on pourrait en découdre sans mettre à mal l'unité du mouvement... Mais bon, je crois que mon sens des responsabilités a ses limites et je ne te cache pas que si je peux réitérer l'expérience d'aujourd'hui, c'est-à-dire rentrer une heure après les autres en prenant le bus et entre temps avoir passé un bon moment avec ma copine, et puis ... et puis...enfin tu vois cette jeunesse française qui garde beaucoup de son insouciance et de son romantisme... »
Celui de Serge, étudiant en philo également, montre plus d’inquiétude : « En effet, avec la fatigue qui monte et l'impression de ne pas se faire entendre, les riques de radicalisation sont de plus en plus prégnants, ce qui au bout du compte annonce toujours de la violence, autant dans les propos que dans les actes ».
En effet, la tension est de plus en plus palpable. On diffuse des infos transmises par SMS : Bagarre à Jussieu entre les étudiants qui font le blocus et ceux qui veulent reprendre les cours. Les AG deviennent des tribunaux, les uns accusant les autres et réciproquement d’avoir pris le pouvoir pour leur compte politique, extême-gauche, extrême-droite. Un professeur d’histoire attribue aux grévistes les mots « dictature et haine de la liberté » car ils empêchent de circuler librement dans les établissements. D’autres se plaignent de leurs collègues qui ont voté la grève pour soutenir les étudiants au détriment de la connaissance.

Au crépuscule, des casseurs brisent une bijouterie et volent des objets ; mais le CPE n’est-t-il pas un autre casseur, incarnant le retour du vandalisme capitaliste qui casse notre trésor le plus précieux, la jeunesse ?
Le tumulte et les flons-flons dans les rues excitent le Père Ubu.
« Démolir le CPE, Cornegidouille ! nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n’y vois d’autre moyen que d’en équilibrer de beaux édifices bien ordonnés. »
« Evitons le maoïsme », répond Confucius pour le freiner.
« Vous avez beau jeu de relancer votre idéalisme du 19e siècle, mais comment rattraper mes cours ? » demande un gentil garçon. Il suit le cortège en traînant les pieds avec réticence.
« Moi aussi, je m’inquiète pour les cours perdus. La seule chose que je voudrais dans la vie c’est étudier. Mais j’ai décidé de venir sacrifier mes quatre semaines de cours pour sauver mes quarante ans de vie ! » lui répond fermement une fille.
« Excellent ! Fermer le laboratoire, ouvrir l’oratoire », Louis Pasteur rime dans une chaise roulante, poussée par Henri Bergson, curieux, car ce dernier était hostile au scientisme et a beaucoup critiqué les théories biologiques de son époque. Il y aurait peut-être une réconciliation entre eux grâce à leur esprit expérimental. En effet, l’académicien scientifique continue : « d’ailleurs, est-ce une perte ? Je dirais plutôt une étude de terrain scientifique pour améliorer le vaccin social contre une épidémie mondialisée, comme la grippe aviaire, le lèpre progressiste quantitative, l’hystérie compétitive, le machinisme obssessionnel, l’homo-douillettisme, la relationophobie, l’engourdissement du spirituel.... Vous savez que depuis un siècle on a découvert des micro-organismes spécifiques qui sont responsables de tous les phénomènes de fermentation ou de putréfactions. Les uns ne peuvent pas vivre sans oxygène, tandis que les autres sont anaérobies et que la pasteurisation, c’est-à-dire le chauffage rapide à 55 degré, permet de les détruire. »
Sur le chapeau noir de Bergson une bande blanche sur laquelle est inscrit « Intuition et mouvement », le professeur opposé à l’intellectualisme formaliste encourage les jeunes anxieux : « la porte doit rester ouverte à beaucoup de conceptions différentes de la vie et beaucoup doivent être expérimentées ici et là. Pourquoi ne pas saisir l’expérience immédiate pour pratiquer vos ‘connaissances immédiates’ (Kant) ? »
Le lettré Confucius est ravi de les entendre parler de la science avec conscience. « Etudier sans réfléchir est vain, mais réfléchir sans étudier est dangereux . J’entends dire que la France est ‘l’homme malade de l’Europe’, comme jadis la Chine considérée comme ‘la malade de l’Asie’. Cependant, Je vois à travers la lutte anti-CPE qu’ils sont énergiques et pensants et s’élèvent au-devant des défis. Cette lutte revêt une grande signification à l’échelle mondiale, car la précarité prolifère dans le monde entier. « Comme vous le savez, même mon pays natal, classé par les penseurs occidentaux parmi les « statiques orientaux », s’enlise dans le marais du capitalisme sauvage sans pour autant se sauver du totalitarisme communiste. Il faut que la France se retienne afin que la résistance donne un exemple symbolique pour l’humanité entière.»

Retour au CPE. Le Maître souhaite qu’il ne s’applique pas dans un pays démocratique comme la France. Mais le moivement semble manquer d’idées claires. On pousse des cris. Hurrah ! Hurrah Hurrah ! Parfois pas de mots, mais des bruits. Le chroniqueur Jean-Louis Ezine a inventé une instance « le conseil national du bruit ». Immensurable par le décibel, un bruit de tonnerre produit par les millions de manifestants éclaire-t-il suffisamment les gens plongés dans les ténèbres de l’ignorance et de l’indifférence ?
Pascal prie avec sa faible voix : « Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? »
Ce jeune homme voudrait-il parler du Vide dynamique ? se demande le Maître.

à suivre...


Dernière édition par le Jeu 13 Avr - 17:59, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Re: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:49

Citation:
4.
Quelques heures plus tard, le cortège déborde à la place de la Nation. Les situations projettent dans l’atmosphère la colère, l’incompréhension, la tension, mais aussi la joie de la détente et de la marche sans voitures (quel luxe), l’assurance de la solidarité, l’envie de l’être-ensemble et de parler avec des inconnus, les sons de tambours, accordéons, trompettes et autres instruments de musique, les chants, la danse, la fête...
On y revoit Aristote. Il tient à la main gauche l’Ethique, derrière lui un élève porte une bannière où est inscrit « Enseigner aux êtres naturels dans leur devenir !». Confucius apprécie depuis longtemps ses idées telles que « se tenir dans la voie moyenne », « l’être en acte » rationaliste et expérimental, le « devenir vers la perfection ». Il soupire qu’il n’existe quasiment plus de précepteurs comme Aristote auprès d’Alexandre le Grand, ni d’établissements comme le Lycée Lukeion qu’il fonda, l’école péripatéticienne, signifiant donner les cours en se promenant.
« Nous nous promenons à la manif, merdre ! » hurle soudain le Père Ubu. Il pleut. « Cornegidouille ! J’aurais par ma science en physique enseigné aux ministères comment empêcher de pleuvoir », ajoute-t-il.
Aristote avance pour saluer le Maître Confucius, ce dernier lui rend la politesse en joignant les mains : « Mon jeune collègue, se tenir dans la voie moyenne resemble au Dao, la Voie du Milieu Juste que je professe. C’est la vertu suprême, mais la plupart des gens en ont perdu la notion depuis lontemps. » A propos de l’égalité des chances et de l’épanouissement des jeunes, le Maître Confucius parle de son principe « Mon enseignement s’adresse à tous, indifféremment ». Pourtant, seuls 72 disciples se sont élevés au-dessus des autres, sur une base de 3000 élèves. Aristote partage entièrement son avis. Posant l’expérience comme base des connaissances, il a inventé dans son Lycée deux sortes d’enseignements, les cours du soir pour le grand public, les cours du matin pour les élèves avancés, tels qu’Aristoxène, l’auteur d’Eléments harmoniques et de Sur le rythme ; Diodore de Tyr, le Directeur du Lycée, s’intéressant surtout à la philosophie morale et à l’éthique.
La mission des deux maîtres n’est pas achevée, elle est bafouée depuis quelque temps dans leur monde natal. Le mot « morale » devient même negatif chez les croyants de la Raison face aux conservatismes. Confucius avoue que « ce qui me tourmente, c’est l’état du monde dans lequel on ne cultive plus la vertu, ne discute plus ce que l’on a appris, ne peut suivre ce que dicte la justice, ne peut corriger le mal. »
« Mon grand frère, la sagesse est indépendante de l’utilité ; elle est même d’autant plus haute qu’elle est moins utile, et elle a pour objet des principes et des causes », condescend Aristote.

Cette excellente idée de faire rencontrer Confucius et les éternels Maîtres de l’éducation est venue d’Edgar Morin. En arrivant à Paris, Confucius lui a accordé un entretien sur le destin commun de l’humanité et les alternatives possibles dans un sentiment dominé par l’impuissance et la peur. Edgar Morin voit la révolte étudiante comme une réaction « très comprehensible et de plus elle permet à des jeunes de se politiser et devenir citoyens du monde », car la crise du CPE révèle les problèmes à la fois de nos systèmes éducatifs et de la domination du marché mondial qui désormais nous concerne tous. La lutte contre le CPE « nous invite à jeter les bases d’un nouvel imaginaire qui nécessite un commencement. Et ce qui commence est toujours déviant, toujours marginal. » Il prend le Maître par le bras et lui dit : « Il faudrait une révolution considérable dans la pensée et changer le jeu de la mondialisation actuelle. Que peut l'Europe pour sauvegarder un welfare state déjà très malade devant la concurrence, non seulement des Etats-Unis où la précarité est dans les moeurs, mais aussi d’un pays esclavagiste comme la Chine, selon vos paroles ? Celà nous oblige à repenser l'ensemble. Sans cette repensée, on va continuer de soubresaut en soubresaut ».
« C’est tout à fait juste. J’aprécie beaucoup votre ‘pensée complexe’ et vos analyses sur les sept trous noirs dans le système éducatif moderne . La pensée dite « cartésienne » ou la Raison absolue ne me semblent pas efficaces dans un nouvel aperçu de l’humanité complexe et devant notre monde en réseau où un cheveu tiré pourrait affecter tout le corps. C’est pourquoi les lois nationales sont souvent inutiles pour soigner les maux tels que la précarité, elles fonctionnent au mieux comme anti-inflammatoires. Pour la même réserve, Autant je soutiens avec mes 2500 ans d’expériences la revendication des jeunes, autant je regrette que ce soit une revendication linéaire qui n’aille pas explorer plus loin la source des maux. » répond le Maître.
« Aussi l’aspect historique, la précarité matérielle et spirituelle découle de toute l’histoire de la modernisation depuis la fin de 16è siècle et s’étend comme une épidémie dans le monde entier. », commente Edgar.
« La liberté, c’est l’esclavage ! » crie la foule.
Un sinologue témoigne du retour de l’esclavagisme sous une autre forme : « L’esclavagisme libéral fait d’une pierre deux coups : pour profiter de la main d’oeuvre esclave en Chine, les « mingong », des chefs d’entreprises françaises se précipitent pour fermer leur usine en France et en ouvrir une autre en Chine en laissant des chômeurs dans leur propre pays. »
« Vous comprenez mieux pourquoi on considére que les premiers rôles du monde d’aujourd’hui sont des hommes d’affaires, piliers de nos Etats souverains. Nous importons même des graviers et du granit de Chine après une traversée de 10 000 km. pour récolter nos phynances. L’alchimie a enfin réussi à transformer la pierre en or. Hélas, les petites gens, mes compatriotes bretons (qui en produisent traditionnellement) n’auraient plus rien à faire que de boire. », ajoute Père Ubu ivre.
« C’est vrai que je t’ai dit, mon vieux, ‘pour le vin, il n’y a pas de limite, mais à condition qu’on garde sa tête’ », lui signale Confucius.
Gilles Deleuze l’écoute et ajoute : « C’est pour cela que je me suis arrêté de boire ». Toujours attentif sur les « énonciations collectives de tous les peuples mineurs », il considère que la crise autour du CPE illustre un décalage entre le temps et la pensée, décalage d’ailleurs dans les deux sens, avancé ou retardé. « Vous n’avez jamais rencontré ni Heidegger ni Jarry, au moins vous connaissez le Père Ubu. Ils avaient annoncé il y a cent ans l’avènement de l’ère de la technique planétaire qui allait dominer le monde entier. Et cette ère machinisée déjà-là n’est toujours pas comprise par beaucoup. La crise de la grande peur et la grande platitude de l’homme s’amplifie dans un renversement entre l’aspiration du bonheur d’être et la domination de la finance que le père Ubu ne cesse de remarquer. Une machine efficace quantitativement parlant comme le CPE détraque sûrement la qualité de la plénitude de l’être des jeunes, leur sérénité quotidienne, leur plaisir d’apprendre et d’accéder à la culture, leur dignité d’être l’égal de tout le monde, leur épanouissement naturel, leur audace créative...Tout cela repose nécessairement sur le sens spirituel, philosophique et artistique, tandis qu’aucune loi ne peut nous rendre le bonheur. Mais, c’est bien elle, Mademoiselle la technique, qui fait révéler le sens d’être le plus profond et donne la possibilité du changement. »
Confucius écoute et ne comprend qu’à demi. Néanmoins, il a saisi le renversement entre le bonheur et la technique, la fin et le moyen. Le Père Ubu voudrait l’éclairer un peu plus : « Du point de vue pataphysique, la contestation des jeunes est la montée du fond de l’Etre. L’Etre de l’étant se montre en reculant dans une revendication apparente pour l’emploi. Courage mes jeunes gens ! Allumez les flambeaux de l’esprit supérieur !»
Et, le Maître demande : « L’urgence n’est-elle pas de redresser les relations renversées ? »
« Exactement, Cher Maître », réplique respectueusement le Conseiller à la Cour des comptes, Patrick Viveret. « Reprenons la difficulté de l’accès des jeunes au crédit, elle s’est produite quant ‘les comptes cachent des contes’ (formule que j’utilise dans mon livre Pourquoi ça ne va pas plus mal ?) La principale fonction de la monnaie, sa justification historique est de faciliter l’échange et l’activité entre les êtres humains en établissant une unité de compte commune et en créant un espace de confiance (d’où le terme « monnaie fiduciaire »). Cette fonction est aujourd’hui gravement mise en cause par deux phénomènes symétriques : une ‘sous-monétarisation’ (en l’occurrence beaucoup de jeunes n’ont pas accès au crédit bancaire) et une ‘surmonétarisation’ (la fortune de 225 personnes égale aux revenus de 2,5 milliards d’humains !). L’essentiel de cette monnaie ne réside plus comme moyen d’échanges de biens et de servies réellement existants, car plus de 98% des transactions de change tournent dans des bulles spéculatives, à la bourse ! Alors il faut déjà remettre à l’endoit la relation entre l’humain et la monnaie. »
On ne peut plus être dominé par la machine calculatrice. M. De Villepin a au moins bien dit une chose : « La situation est trop grave pour que nous nous contentions de faire comme avant ».
« La France est en train de traverser des epreuves sérieuses », soupire Confucius.
Au Pied de la statue du Triomphe de la République, le poète errant Godin des Mers récite Saint Pol Roux : « De révolte en révolte on s’approche de Dieu/ Qui s’offre à nous suprême et souriant enjeu/ Ce n’est pas contre Dieu que l’homme se démène/ Mais contre les tyrans de la Bêtise Humaine... ». Puis il se met à chanter le refrain de sa Marseillaise : « ...Debout les concernés, montrons la volonté. Chantons, chantons, qu’esclavagisme se conjugue au passé... »


à suivre...


Dernière édition par le Jeu 13 Avr - 18:00, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Re: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:50

Citation:
5.
l’Etat providence ne sait plus assumer ses missions célestes.
Malgré cette lutte de longue haleine, le 30 mars à 19 heures 30 exacte, le Conseil Constitutionnel a validé la loi du CPE. Feu vert juridique. Bras du fer au nom « de la restauration de l'autorité de l'Etat ». Le conseil constitutionnel a invité le « conseil national du bruit ».
Autant le Maître apprécie le calme rationnel des Français dans cette pièce théâtrale du « pays de la loi » (« France » traduit en chinois) ; autant il est surpris par le Conseil constitutionnel qui « a accepté l'ensemble du dispositif relatif à l'introduction du CPE sans aucune réserve », quoique « les juges remplissent ‘constitutionnellement’ leur tâche et ne soient pas là pour faire de la politique » ; autant il est frappé par la similitude des hommes politiques dans l’arbitraire partout dans le monde ; en Chine il le comprend, mais c’est en France ! De surcroît, le chef de l’Etat, d’après des analyses, est lucide et conscient de l’ampleur du mouvement et des conséquences de sa décision.
Les raisons données sont logiquement les avantages de cette loi, mais aussi la sauvegarde de la face du Premier Ministre (alors qu’il est communément admis que seuls les Chinois sacrifieraint la justice pour sauver la face ), le calcul partisan pour préserver le pouvoir, la stratégie personnelle du Président de la République dans les gains et les pertes, le prétexte pour imposer aux syndicats la négociation qu’on leur a refusée dès le début. Ce jeu législatif peut être politiquement correct, trop correct pour révéler son absurdité intrinsèque. Confucius obéit aux rites, mais n’étant pas prisonnier des lois, y trouve une moquerie sans vergogne. L'annonce arbitraire, la validation indifférente, puis la promulgation provoquante, ensuite une nouvelle loi consolante imaginée..., quoi encore ? Ce parcours resemble à un dicton chinois : « soigner un cheval mort comme s’il était encore vivant ». Mais comment oser engager les 3 millions de Français descendus dans la rue comme une claque pour applaudir la pièce ? Ou alors déclarer une guerre contre les jeunes puis tout son peuple ?
Montaigne, le Maire de Bordeaux, indigné et perspicace, donne son opinion : « Il n’est rien sujet à plus continuelle agitation que les lois. »
Confucius ne cache pas son sentiment de déception produit par le décalage entre l’image de la France, pays du droit et une réalité d’affaiblissement des droits fondamentaux en favorisant des droits secondaires. Une inertie générale et une schizophrénie profonde lui paraissent les plus difficiles à réparer dans ce pays. La coupure entre les deux mondes est flagrante, la rue ou les palais, le mouvement ou le laboratoire. Les débats publics sont confisqués, les déficits démocratiques s’installent, la crédibilité des princes républicains tombe, car ils ne savent ni prendre une décision pour gérer le pays, ni être capables d’écouter et d’entrer dans un dialogue constructif. Il a pitié pour des dirigeants français, pitié d’abord pour leur poste difficile, surtout celui du Premier Ministre, puis pour leur autisme insensible face au changement mondial,également pour leur maladresse dans le jeu du pouvoir, qui entraîne de lourdes conséquences. « Le peuple est comme l’eau, elle peut porter le bateau, elle peut aussi le renverser. » Il explique : « Quand le gouvernement repose sur des règlements et que l’ordre est assuré à force de chatîments, le peuple se tient à carreau mais demeure sans vergogne. Quand le gouvernement repose sur la vertu et que l’ordre est assuré par les rites, le peuple acquiert le sens de l’honneur et se soumet volontiers. »

Quant aux jeunes, luttant légitimement contre le CPE, ils suivent pourtant la même logique désuète adoptée par les dirigents, qui les oriente sur une fause égalité par l’obtention d’un diplôme pour un emploi « jetable ». Alors que dans cette mondialisation tant bien que mal, aucune politique domestique ne possède la potion magique. On est obligé de penser à la fois nationalement et mondialement.
« Mais Maître, vous savez malheureusement que les instincts nationalistes et protectionnistes sont de retour en Europa. Quelle trahison pour la Paix et pour ses pères fondateurs » ! fait marquer l’ex-Ambassadeur de l’Europe à l’OMC, Paul Trân Van Thinh, qui n’agite plus son petit drapeau.
« Par là je me demande si le ‘patriotisme économique’ français n’est pas un trompe-l’oeil pour piéger les naïfs et les jeunes, mais sûrement pas les dirigeants multinationaux. »
Sans travail, on est malheureux ; pourtant avec on n’est pas forcément heureux. Le problème consiste en une exclusion de l’être comme l’a remarqué Deleuze. D’après une étude, un individu de 76 ans (espérance de vie moyenne) n’utiliserait que 10% de son temps total de vie dans le travail, soit environ 70 000 heures (calcul sur la base de 40 heures par semaine). Mais dans le basculement de notre monde, le travail devient central dans toutes nos représentations et l’emporte sur tous les autres liens sociaux (combien se sont suicidés à cause de la dépression engendrée par le chômage ). Confucius n’est pas Paul Lafargue pour faire l’éloge de la paresse, mais il voit que notre triste état d’âme vient de l’imagination de construire sur ce 10% de temps de travail notre vie entière, une pyramide renversée sur sa pointe qui soutient difficilement et instablement la ligne d’en-haut de 90% de vie. Le bonheur espéré est d’emblée écrasé.
Il ne semble pas encore que les jeunes français comprennent que ce renversment mortel des temps de vie et du travail leur dépossèdent la vie et que l’on s’y trouve dans une obligation absurde de « perdre sa vie à la gagner » (André Gorz). Soient-ils prêts à s’atteler au redressement de cette relation et à explorer courageusement une vie différente de celle de leurs parents, non en tant que marchandise française, non en tant qu’un récipient de connaissances d’une matière, mais en tant que Citoyens du Monde dotés de compétences transculturelles et de la conscience de la communauté humaine.

Enseignant inlassablement, le Maître garde confiance en l’humanité, en la France et en sa jeunesse. Que les hommes politiques aient conscience d’atteindre Ren - aimer tous les humains- pour inventer une gouvernance bienveillante. Personne ne possède totalement Ren. Mais « l’homme pourvu d’humanité, sait aider les autres à s’affirmer autant qu’il veut s’affirmer soi-même, et souhaite leur réussite autant qu’il souhaite la sienne propre. » Il ajoute : « Il n’impose pas à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît à lui-même. » « Si un homme est dépourvu d’humanité, à quoi lui servent les rites ? Si un homme est dépourvu d’humanité, à quoi lui sert la musique ? »



à suivre...


Dernière édition par le Jeu 13 Avr - 18:00, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Phédon
Poulet
Poulet



Inscrit le : 17 Mar 2006
Messages : 22
Promo : L2 (philo)

MessageSujet: Re: Confucius dans le cortège   Jeu 13 Avr - 17:52

Suite et fin:

Citation:
6.
Alors que faire après les funérailles du CPE condamné à mort le 10 avril ?
Périclès partage profondément les propos de Confucius. Stratège de la cité d’Athènes, il mène une vie plus brillante que son contemporain à peine plus âgé. « Quoique le mot ‘réforme’ devienne une vogue, le mouvement anti-CPE ne portera de sens constructif qu’à poursuivre une vraie réforme, réforme citoyenne. Mes expériences anciennes pourraient chez vous faire jaillir de brillantes idées comme disent les Chinois : valoriser une vraie participation des citoyens (en mon temps ce fut la troisième classe) aux affaires publiques, l’accession de tous les citoyens aux dignités avec la misthophoria (rémunération), la gratuité des spectacles pour valoriser l’espace public et l’encouragement de la création artistique. »
« Monsieur, la démocratie d’Athènes ne fut pas meilleure que celle de la France. C’était vous-même d’ailleurs qui étiez obligé de diminuer le nombre des bénéficiaires de misthophoria, et de promulguer la loi refusant les droits civiques aux enfants des citoyens athéniens et aux femmes étrangères. » répond un voix dans la foule.
« C’est très difficile. Mais la restructuration du monde impose aujourd’hui une vraie politique de la ville pour régler les maux les plus importants et les plus graves de la société française. » C’est le Maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain qui parle. Il montre que le CPE et l’anti-CPE sont consécutifs au cauchemar des émeutes qui ont ébranlé le pays l’an dernier. Elles s’étaient déclenché dans sa ville, après la mort de deux enfants électrocutés dans un transformateur. Le CPE n’est-il pas un autre transformateur tout aussi dangereux ? Il s’inquiète en évoquant le risque d’explosion, « c’est la rencontre entre une étincelle et une poudrière. Les poudrières sociales s’accumulent à la base de notre société. Dans des quartiers ou même des villes entières, des jeunes et des moins jeunes nous entendent parler tous les jours d’égalité, de fraternité, mais tous les jours vivent l’injustice sociale et l’inégalité, à l’école, dans le logement, dans la recherche d’un emploi. Les problèmes à penser sont beaucoup plus complexes et forment un ensemble. Comment peut-on espérer résoudre le problème de l’échec scolaire, dramatique pour la société française ? En effet, jamais le déterminisme social n’a été aussi fort, jamais la société française ne s’est aussi enkystée, encastée. » Il est aussi médecin, et il ajoute que « tout cela constitue le cancer de la République. Quant il fait mal, c’est déjà un peu tard. Mais là, maintenant que cela a fait mal, mobilisons-nous pour guérir ».
Le Maître se sent redoubler d’energie par cet homme de terrain. Le Père Ubu pense même que ses expériences et son esprit pratique méritent un « Diplôme de Réalité » du Collège de Pataphysique.
« Je vois la signification consécutive au mouvement, c’est en premier lieu d’induire un renouvellement et une réinvention des valeurs. Pour cela, la manifestation ne sera pas suffisante, les blocus risquent pour le contraire. Comment l’Etat français et la société inventent-ils ensemble ? » demande le Maître.
« Pour inventer, les parties prenantes sont les enseignants, les étudiants, les parents, les collectivités locales. Et aussi l’Etat, les entreprises. Il faut mobiliser l’Éducation nationale, et il faut que l’État se mobilise, en particulier dans ses fonctions régaliennes. Pourtant c’est dans la ville que l’on gère l’ensemble : l’éducation, la police, la justice, la santé, l’aménagement du territoire, le logement, le désenclavement des quartiers, les activités culturelles et associatives, les entreprises... »

Après le CPE, le mouvement doit se charger d’autres missions. Les débats se lancent et essayent de s’approfondir.
Otant sa pipe de la bouche, Sartre ému appelle : « La liberté nous oblige à inventer nous-mêmes nos chemins. Cette liberté est fondement sans fondement de toutes les valeurs, elle rend l’homme responsable de ses choix devant lui-même et devant les autres. »
« La liberté, accompagnée de la responsabilité, n’est pas l’esclavage et reconquiert sa noble dignité. » se félicite Ubu, libéré de sa chaine et des boulets de forçat.
Sartre renverse également sa formule : « L’enfer, ce n’est pas les autres ! »

Voilà, la première « repensée » consiste à changer la relation antagoniste entre les humains, entre les pays, entre les humains et la nature, entre les humains et leurs produits.... Le rapport antagoniste n’est point fatal. Pour atteindre la vraie relation humaine, il nécessite à réétablir les valeurs fondamentales. Le Maître nous guide vers l’essentiel : « Les poèmes inspirent, les rites affermissent, la musique parachève ».
Et ces flambeaux sont d’ailleurs portés par les sages de toutes civilisations que nous avons oubliés.
La seconde mission est de réformer nos systèmes et d’inventer une vraie politique mondiale de l’éducation, en ajoutant aux connaissances la spiritualité, la mobilité et la transculturalité. Enseigner la spiritualité, cela voudrait dire que les établissements éducatifs ont la vocasion de sensibiliser le sens poétique et artistique, et de cultiver une nouvelle éthique chez les jeunes face au destin commun de l’humanité. Quant à la mobilité, il s’agit d’élargir dans une vision mondiale les champs et les lieux des connaissances et de leur pratique, pourquoi pas être « étudiant nomadique » ? Cela nécessite bien sûr d’inventer des nouvelles formes de coopérations et de subventions, afin d’« assister » justement les jeunes pour prendre leur envol... Le Maître Confucius fait déjà passer son invitation pour accueillir des stagiaires en Chine). Concernant la transculturalité, c’est de former les jeunes compétents adaptables à notre monde dont les frontières s’estompent : multilingues, capable d’apprendre auprès des cultures autres que la sienne, ayant conscience des trans-héritages de l’humainité, en maîtrise des situations interculturelles, avec une haute conscience de contribuer sa diversité culturelle à la communauté humaine. Cela exige de restructurer le contingeant des enseignants qui sont eux-mêmes à former.
La troisième mission, c’est de modifier nos modes de production et de consommation à partir de chacun... ; la quatrième...
Ces lourdes missions seront logiquement confiées aux jeunes consciencieux qui prêteront serment face aux défis et porteront les visions au plus large du champ, visant à une Renaissance française dans le monde de demain, pas dehors.
Le Maître encourage les volontaires : « C’est comme l’érection d’un monticule, s’il reste inachevé avant le dernier panier, c’est parce que moi j’ai arrêté. C’est comme le comblement d’un fossé, même si je n’y ai vidé qu’un seul panier, il progressera, si moi je continue. »

****
Le Maître Confucius reprend son chemin d’errance, comme tant de fois il quitte un pays pour aller dans un autre. Inlassable vétéran, il ne cesse jamais d’aller voir des princes pour leur révéler le Ren, composé de la clef « humain » et du chiffre « deux », ce mot signifiant à l’origine « aimer entre humains». Pour le Confucianisme, le Ren est la vertu suprême de l’humanité. Mais il ne force personne : « Je n’éclaire que ceux qui ont soif de comprendre ; je ne guide que ceux qui brûlent de s’exprimer. Mais quand j’ai soulevé un angle de la question, si l’élève n’est pas capable d’en déduire les trois autres, je ne lui répète pas la leçon. »
Quelques étudiants l’accompagnent à l’aéroport. En les remerciant, Confucius dit « N’est-ce pas une joie d’étudier, puis, le moment venu, de mettre en pratique ce que l’on a appris ! »
L’un d’entre eux lui répond : « Comme vous le dites Maître, ‘N’est-ce pas un bonheur d’avoir des amis qui viennent de loin !’ »
Avec l’espérance que les jeunes joueront un rôle et s’évertueront à défricher les nouveaux champs, le Maître ajoute : « Visez la Voie (Dao), misez sur la vertu, fondez-vous sur l’humanité et réjouissez-vous dans les arts. »

Voilà, Confucius est parti. Son passage vient de loin et va loin, dans le cosmos des civilisations humaines. Il n’est pas un homme nouveau, mais juste un vieux sage qui rappelle d’autres sages, incarnations de l’être spirituel. Et ces derniers rappellent le nouvel imaginaire, dans la création de nouvelles formes de pensée et dans l’invention d’actions créatives.
Qui seront les nouveaux penseurs qui s’attèleront à la tâche de mettre en scène le premier acte ?

28 mars-12 avril 2006
Revenir en haut Aller en bas
Confucius dans le cortègeVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forum Segalen :: Archives :: Mouvement 2006 :: Le fond-
Ce forum est verrouillé, vous ne pouvez pas poster, ni répondre, ni éditer les sujets.   Ce sujet est verrouillé, vous ne pouvez pas éditer les messages ou faire de réponses.